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« Arrêtez le gluten, ça calmera l’inflammation. » Si vous vivez avec une maladie auto-immune, vous avez probablement déjà entendu ce conseil — sur un forum, dans un groupe de patients, parfois même en consultation.

Il existe effectivement un lien entre gluten et auto-immunité, il est documenté, et il est bien plus solide qu’on ne le croit. Mais il ne conduit pas du tout au conseil que l’on entend.

Je vous propose ici de faire le tri: ce que la recherche établit, ce qu’elle n’établit pas, et la seule démarche qui ait réellement du sens si vous êtes concernée.

Diagramme montrant le recoupement entre maladies auto-immunes et maladie cœliaque : 5 à 7 % des patients auto-immuns ont des anticorps anti-transglutaminase

Maladies auto-immunes et gluten : ce que dit vraiment la recherche

La maladie cœliaque est elle-même une maladie auto-immune

C’est le point de départ, et il est souvent oublié: la maladie cœliaque n’est pas une intolérance, c’est une maladie auto-immune. Le système immunitaire, déclenché par le gluten, attaque la muqueuse de l’intestin grêle chez des personnes génétiquement prédisposées.

Elle a donc une particularité rare parmi les maladies auto-immunes: on connaît son déclencheur environnemental, et on peut le retirer. C’est pourquoi le régime sans gluten strict n’est pas un adjuvant anti-inflammatoire, c’est le traitement de la maladie.

Là, l’affirmation « éviter le gluten réduit l’inflammation » est parfaitement exacte. Elle l’est même complètement. Mais elle ne s’applique qu’à ce cas précis.

L’association documentée, chiffres à l’appui

Voilà où le sujet devient réellement intéressant, et où il existe des données solides.

Les maladies cœliaque et auto-immunes se rencontrent bien plus souvent qu’on ne l’attendrait par hasard, et cela s’explique largement par un fond génétique partagé: les haplotypes HLA-DQ2 et DQ8 sont associés à la maladie cœliaque comme au diabète de type 1.

Les ordres de grandeur rapportés dans la littérature:

  • Environ 5 à 7 % des personnes atteintes de thyroïdite auto-immune, de diabète de type 1 ou de polyendocrinopathie auto-immune présentent des anticorps anti-transglutaminase IgA.
  • Dans le diabète de type 1, les études de dépistage retrouvent une maladie cœliaque chez environ 4 à 10 % des patients, selon les populations.
  • Dans la thyroïdite auto-immune chronique, la prévalence est estimée entre 2 et 7,8 %.
  • À l’inverse, 10 à 30 % des personnes cœliaques ont des anticorps thyroïdiens ou anti-diabète de type 1.

Comparez avec le 1 % de la population générale, et vous voyez l’ampleur de l’écart.

Un point mérite d’être souligné, parce qu’il est contre-intuitif: la présentation classique et bruyante de la maladie cœliaque est rare chez ces patients. Beaucoup n’ont que peu de symptômes, voire aucun — c’est ce qu’on appelle une maladie cœliaque silencieuse. Elle ne se trouve donc que si on la cherche.

Le message central : faire dépister

Si vous ne retenez qu’une chose de cet article, c’est celle-ci.

Le dépistage de la maladie cœliaque chez les personnes atteintes d’une maladie auto-immune est considéré comme une stratégie raisonnable, précisément à cause de cette prévalence augmentée. C’est une simple prise de sang: anticorps anti-transglutaminase IgA et IgA totales, prescrits par votre médecin.

Et une précaution absolument déterminante: cette prise de sang doit être faite pendant que vous consommez encore du gluten. Si vous avez déjà supprimé le gluten, la sérologie devient ininterprétable, et il faudra en reprendre plusieurs semaines pour être dépistable — au moment précis où vous vous sentez peut-être mieux.

C’est l’erreur la plus coûteuse que je vois sur ce sujet, et elle est irréversible dans ses conséquences: des personnes qui vivent des années sans gluten sans savoir si elles sont cœliaques, donc sans suivi adapté, et sans savoir si leur rigueur est nécessaire. J’ai détaillé tout le parcours diagnostique dans mon guide dédié.

Ce que ça change concrètement

Trouver une maladie cœliaque chez quelqu’un qui a déjà une maladie auto-immune n’est pas une information anecdotique. Cela a des conséquences pratiques immédiates.

Sur l’absorption des médicaments. C’est le point le plus concret et le moins connu: une muqueuse intestinale abîmée absorbe mal. Les personnes hypothyroïdiennes ayant une maladie cœliaque non traitée ont besoin de doses plus élevées de lévothyroxine pour atteindre le même équilibre. Traiter la maladie cœliaque améliore l’absorption, ce qui peut modifier les besoins en traitement — sous contrôle médical, évidemment.

Sur l’équilibre glycémique dans le diabète de type 1. Chez les patients ayant les deux maladies, le régime sans gluten contribue à normaliser le contrôle métabolique, sans pour autant modifier les taux d’auto-anticorps dirigés contre les îlots pancréatiques.

Sur les carences. Fer, vitamine D, folates, calcium: la malabsorption liée à la maladie cœliaque non traitée les aggrave, et elles sont déjà fréquentes dans les maladies chroniques.

En revanche — et c’est important d’être exact — le régime sans gluten ne fait pas régresser l’auto-immunité déjà installée. Il ne modifie probablement pas l’histoire naturelle des maladies auto-immunes associées. Certaines données suggèrent qu’une instauration précoce pourrait retarder l’apparition d’autres manifestations, mais c’est une hypothèse, pas un acquis.

Et si vous n’êtes pas cœliaque ?

C’est le passage qui va peut-être vous décevoir, et c’est celui où la version précédente de cet article se trompait le plus.

Une revue publiée en 2020 a fait le point sur les essais cliniques portant sur le régime sans gluten dans la sclérose en plaques, le psoriasis, le diabète de type 1 et les thyroïdites auto-immunes, chez des patients non cœliaques. Sa conclusion est nette: il n’existe pas à ce jour de preuves suffisantes pour recommander un régime sans gluten à des patients non cœliaques atteints de ces maladies.

Dans le détail:

  • Les essais d’intervention correctement dimensionnés et contrôlés font tout simplement défaut.
  • Un seul essai clinique a étudié l’effet d’un régime sans gluten dans la sclérose en plaques; il rapportait des résultats significatifs, mais avec des limites méthodologiques majeures.
  • Dans le psoriasis, quelques publications ont trouvé un bénéfice chez un sous-groupe de patients porteurs d’anticorps anti-gliadine — mais aucun effet chez les patients séronégatifs.
  • Dans le diabète de type 1, les études sont contradictoires.
  • Dans les thyroïdites auto-immunes chez des non-cœliaques, l’effet n’a tout simplement jamais été étudié.

Le cas du psoriasis est éclairant: le bénéfice apparaît dans le sous-groupe présentant une réactivité immunitaire au gluten, c’est-à-dire précisément ceux chez qui il fallait chercher une maladie cœliaque. Ce qui nous ramène au dépistage.

Ajoutons un point que peu de gens anticipent: chez un diabétique de type 1, un régime sans gluten mal construit peut poser ses propres problèmes, les produits sans gluten industriels étant souvent plus riches en matières grasses, plus pauvres en protéines, et à index glycémique élevé. J’aborde cette question en détail dans mon article sur les farines et l’index glycémique.

Pourquoi la chaîne « gluten, intestin perméable, inflammation » ne tient pas

La version précédente de cet article décrivait un enchaînement qui se lit partout: le gluten ouvrirait la barrière intestinale, des fragments passeraient dans le sang, le système immunitaire s’emballerait, et l’inflammation se répandrait.

C’est séduisant, c’est simple, et ce n’est pas établi.

Une perméabilité intestinale augmentée est un phénomène réel et mesurable, observé dans plusieurs situations dont la maladie cœliaque non traitée. Mais le « syndrome de l’intestin perméable » comme entité clinique n’est pas reconnu, et surtout le sens de la relation reste ouvert: on ne sait pas si la perméabilité cause le trouble ou en résulte.

Or si elle est une conséquence, « protéger sa barrière intestinale » ne règle rien. C’est exactement le raisonnement qui sous-tend les protocoles vendus sur cette promesse, et j’ai consacré un article entier à faire le tri sur ce sujet.

Même chose pour la dysbiose: le microbiote des personnes atteintes de maladies auto-immunes diffère effectivement de celui des témoins, mais attribuer cette différence au gluten, et en conclure qu’il faut le supprimer, franchit deux étapes que les données ne permettent pas de franchir.

Une mise en garde importante

Je ne l’écris pas par formalité.

Ne modifiez jamais un traitement immunosuppresseur, un traitement de fond ou un traitement thyroïdien sur la base d’une lecture, la mienne comprise. Les maladies auto-immunes se traitent, souvent bien, et l’alimentation ne remplace aucun de ces traitements.

Si vous allez mieux après un changement alimentaire, tant mieux, notez-le et parlez-en à votre médecin — cela peut d’ailleurs être un signal orientant vers un dépistage. Mais l’amélioration ressentie ne dit rien de l’activité de la maladie sous-jacente, et c’est précisément pour cela que le suivi biologique existe.

Un dernier point, sur la charge mentale: vivre avec une maladie auto-immune est déjà exigeant. Ajouter une éviction alimentaire sans indication ne fait qu’alourdir le quotidien, avec un coût social et nutritionnel réel et un bénéfice non démontré. Si le dépistage est négatif, c’est une bonne nouvelle, pas une raison d’être plus strict.

Questions fréquentes

Le gluten aggrave-t-il les maladies auto-immunes ?

Dans la maladie cœliaque, qui est elle-même une maladie auto-immune, oui: le gluten en est le déclencheur, et son éviction stricte constitue le traitement. Chez les personnes atteintes d’une autre maladie auto-immune sans maladie cœliaque associée, en revanche, une revue de 2020 conclut qu’il n’existe pas de preuves suffisantes pour recommander un régime sans gluten. Les essais correctement dimensionnés font défaut, et là où des bénéfices ont été rapportés, ils concernaient des sous-groupes présentant une réactivité immunitaire au gluten.

Faut-il dépister la maladie cœliaque quand on a une maladie auto-immune ?

C’est considéré comme une stratégie raisonnable, du fait d’une prévalence nettement augmentée: environ 5 à 7 % des personnes atteintes de thyroïdite auto-immune, de diabète de type 1 ou de polyendocrinopathie ont des anticorps anti-transglutaminase, contre 1 % en population générale. La présentation étant souvent silencieuse chez ces patients, la maladie ne se trouve que si on la cherche. La prise de sang doit être faite en consommant encore du gluten, sinon elle devient ininterprétable.

Le régime sans gluten fait-il régresser une maladie auto-immune ?

Non. Même chez les personnes ayant à la fois une maladie cœliaque et une autre maladie auto-immune, le régime sans gluten ne fait pas régresser l’auto-immunité déjà installée et ne modifie probablement pas l’histoire naturelle de la maladie associée. Certaines données suggèrent qu’une instauration précoce pourrait retarder l’apparition d’autres manifestations, mais cela reste une hypothèse. Ce que le traitement apporte concrètement, c’est la réparation de la muqueuse, une meilleure absorption des médicaments et la correction des carences.

Pourquoi la maladie cœliaque perturbe-t-elle le traitement de la thyroïde ?

Parce qu’une muqueuse intestinale abîmée absorbe mal. Les personnes hypothyroïdiennes ayant une maladie cœliaque non traitée ont besoin de doses plus élevées de lévothyroxine pour atteindre le même équilibre. Traiter la maladie cœliaque améliore l’absorption, ce qui peut modifier les besoins en traitement — un ajustement qui relève exclusivement de votre médecin.

Le gluten rend-il l’intestin perméable et déclenche-t-il l’inflammation ?

Cette chaîne est largement diffusée mais elle n’est pas établie. Une perméabilité intestinale augmentée est réelle et mesurable dans plusieurs situations, dont la maladie cœliaque non traitée. Mais le « syndrome de l’intestin perméable » comme entité clinique n’est pas reconnu, et le sens de la relation reste ouvert: on ne sait pas si la perméabilité cause le trouble ou en résulte. Si elle en résulte, « protéger sa barrière » ne règle rien.

Le conseil de Karen

Si vous avez une maladie auto-immune: demandez à votre médecin un dépistage de la maladie cœliaque, et faites la prise de sang en consommant encore du gluten. C’est le seul conseil de cette page qui repose sur des données solides, et c’est aussi le plus utile. Et ne modifiez jamais un traitement sur la base d’une lecture.

Voir aussi :

Sources

  1. Lerner BA et al. / revue 2020 – Current Evidence on the Efficacy of Gluten-Free Diets in Multiple Sclerosis, Psoriasis, Type 1 Diabetes and Autoimmune Thyroid Diseases, disponible sur PubMed Central (PMC7468712).
  2. Ch’ng CL, Jones MK, Kingham JGC – Celiac Disease and Autoimmune Thyroid Disease. Clinical Medicine & Research, 5(3), 184-192.
  3. Kahaly GJ, Frommer L, Schuppan D – Celiac Disease and Glandular Autoimmunity, disponible sur PubMed Central (PMC6073228).
  4. Revue systématique 2022 sur TSH et anticorps antithyroïdiens sous régime sans gluten chez les patients cœliaques, disponible sur PubMed Central (PMC9028602).
  5. Camilleri M., 2019 – Leaky gut: mechanisms, measurement and clinical implications in humans. Gut, 68(8), 1516-1526.

Cet article est informatif et ne remplace pas un avis médical. Les maladies auto-immunes relèvent d’un suivi spécialisé, et aucun changement alimentaire ne doit conduire à modifier un traitement sans l’avis de votre médecin.

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